"Trois petites notes de musique
Ont plié boutique
Au creux du souvenir
S'en est fini de leur tapage
Elles tournent la page
Et vont s'endormir ... "
Barcelone, été 1967 … j’ai 16 ans.
J’aurais tant aimé être musicien, mais à l’évidence, je n’ai ni l’instrument, ni le talent, alors au diable les trois petites notes de musique que je ne jouerai jamais. Je me rabats sur trois petits tubes de peinture à l’huile, trois pinceaux et trois feuilles de dessin format raisin et je vais m’essayer au barbouillage. Faute de technique et d’expérience, je me laisse porter par l’instinct et je débute par trois portraits imaginaires sans doute approximatifs. Je dis « sans doute » approximatifs parce que je ne les ai jamais revus et je n'en garde qu'un souvenir confus.
Rentré en France fin août pour préparer le baccalauréat session 68, tout va se précipiter … je peins encore une dizaine de portraits, un « connaisseur » les découvre, les embarque, les place dans une exposition itinérante. Le regretté Pierre BOUDOT (essayiste, romancier et accessoirement mon prof de philo) les voit, s’enthousiasme et me propose illico de chapeauter ma formation en m’ouvrant les portes de la Fondation Soutine. Je n’ose même pas présenter ce projet à mes parents, sachant que je vais essuyer une fin de non recevoir.
Je ne récupérerai jamais mes portraits itinérants et le bac deviendra mon seul objectif.
Mes trois petits tubes de peinture vont plier boutique au creux de mes souvenirs … Je vais tourner la page et ils vont s’endormir.
Et pourtant, 57 ans plus tard, en 2024, je vais découvrir qu’en 1967 j’étais sans doute une sorte de Monsieur Jourdain de l’art brut auquel je m’étais essayé sans même en imaginer l’existence.
Mais de l’eau a coulé sous les ponts entre 1967 et 2024.
Certes, de 1967 à 1980, j’ai donné la priorité d’abord à mes études, puis à mon évolution professionnelle. Si j’ai oublié la peinture à l’huile, je n’ai jamais quitté le stylo et le crayon qui me permettent de caricaturer mes contemporains ou de tourner des situations en dérision. J’aime à faire rire mes proches et mes collègues avec ces petits dessins qui circulent autour de la table ou même de table en table. Puis, en 1980, je vais faire la connaissance d’un personnage majeur sans lequel il est probable que je ne serais jamais devenu peintre.
1980 à 1992, l’initiation avec Marc SCHMIDT.
Je rencontre Marc SCHMIDT dans un collège du Morvan où il exerce la fonction de professeur d’arts plastiques. Mais avant cela, il a été élève de l’École des Beaux Arts de Paris dans les années 50, puis responsable de la décoration des édifices français à Berlin, puis chef décorateur à l’ORTF et dans le milieu du cinéma. C’est dire qu’il possède un bagage technique monstrueux : il est capable de pratiquer toutes sortes de peintures, mais aussi la sculpture, la gravure, la marqueterie, la lithographie, le maquettisme …
Très rapidement, alors que je tente de m’initier à l’aquarelle, Marc va me faire partager ses connaissances pendant une douzaine d’années durant lesquelles nos parcours professionnels vont se croiser du Val de Saône jusqu’à la Vendée. Nous partageons une solide amitié qui nous permettra même de faire quelques parenthèses dans le domaine théâtral. Grâce à Marc, j’apprends la rigueur, les perspectives, la construction, la précision, les valeurs, la patience … Tout cela se traduit par des centaines de miniatures aquarellées, parfois des frises de plusieurs mètres dédiées aux champs de tournesols. Bref, je peins beaucoup, sans autre ambition que celle d’apprendre.
Toutefois, cette formation très académique ne me dispense pas d’être passionné par la découverte de « la grande peinture » comme on dit, mais aussi de la peinture moderne ou contemporaine.
1992-2002, le néo-cubisme dans l’ombre de Jean CHEVOLLEAU
L’aquarelle, c’est bien beau, mais j’ai l’impression de tourner en rond. Depuis quelques années, je suis fasciné par les œuvres de peintres comme Marcel MOULY, Pierre LOEB ou Jean CHEVOLLEAU. Les imiter, j’pourrais pas l'faire et les copier, c’est pas beau … comme on dit en Louisiane. Mais tourner autour de leurs empreintes, c’est un peu mon objectif lorsque j’investis dans des pastels gras grâce auxquels je vais commencer à m’évader de mon carcan académique. Très rapidement, je m’aperçois que seule la peinture à l’huile me permettra d’explorer les grands espaces que la Vendée étale autour de moi dans le marais où j’apprends la lumière.
Un jour, j’ai la chance de rencontrer Jean CHEVOLLEAU et de mériter son amitié. En quelques heures, il me fera gagner 20 ans. Ses astuces sont magiques, il m’ouvre les portes de la simplification à laquelle j’aspirais depuis si longtemps. Tout va se précipiter !
Me voilà principal de collège le jour et peintre la nuit. Chaque jour que Dieu fait, de 21h à 3h du matin, je peins comme un forçat dans le petit atelier que j’ai construit avec un ami au fond du jardin. J’arrive à tout assumer. Ma notoriété s’amplifie (je suis devenu « le braconnier de la lumière »), les expositions s’enchaînent pratiquement non-stop, de plus en plus opulentes (parfois 60 à 80 toiles), de plus en plus prestigieuses … jusqu’au jour où je suis conduit à choisir entre mon métier ou vivre de la peinture. Dix ans de nuits dans les vapeurs de térébenthine, de white spirit, dans la fumée de ma pipe … mon corps commence à dire non. Il me faudrait un grand atelier, il me faudrait plus de temps, car quelques galeries sont prêtes à m’ouvrir leurs portes sous réserve que je produise davantage.
Alors, par courage ou par lâcheté (?) je choisis mon métier et j’abandonne définitivement la peinture en 2002. J’aurai été peintre intensément pendant 10 ans, de quoi alimenter les discussions avec mes petits enfants.
2013-2024, la quête de nouvelles lumières.
On dit bien qu’après avoir cessé de fumer, il ne faut jamais rallumer une cigarette. Et ce sont précisément 2 de mes petites filles qui vont remettre le feu à ma palette l’hiver 2013 en me commandant chacune un tableau en guise de cadeau de Noël. Je ressors trois tubes encore survivants de mes archives, deux pinceaux ébouriffés, je file au magasin acheter 2 toiles et quelques accessoires et me voilà peintre à nouveau sans le savoir.
Mon métier est désormais un beau souvenir puisque j'ai enfin atteint les rives de ce fameux week-end à l'issue duquel le lundi devient un jour béni : celui où on s'étonne de voir tous ces gens se précipiter pour aller au travail.
Alors, pendant 11 ans, entre les aurores mayennaises, les couchants bretons et les ciels du Nord, je vais retrouver un rythme soutenu et reprendre le chemin des salons et des expositions.
Il me semblait que la lumière ne se coucherait jamais et qu’un jour je mourrais à force de l’avoir braconnée.
Jusqu’au jour où …
2024 L’INSPIRATION ART BRUT
Le LaM, la Fabuloserie, des expositions d’œuvres de Jaber, de Jean Smilowski …
Et un beau jour j’ai entendu à nouveau les trois petites notes de musique, celles qui me disaient « viens, reprends ta vraie peinture où tu l’avais laissée en 1967 ».
Et alors, j’ai compris que la lumière continuerait sa vie sans moi. J’ai cessé de vouloir représenter.
Aujourd’hui, je veux raconter, raconter une idée, une émotion, un enthousiasme, une frustration, un rire …
Chaque tableau est désormais un hommage à quelqu’un, à quelque chose. Chaque tableau commence par un cadre que je rencontre ou qui me choisit au fond d’une brocante ou d’une recyclerie. Le cadre et le panneau de bois sur lequel je vais m’exprimer deviennent indissociables.
Tous mes formats sont verticaux parce que la verticalité permet au regard de voir plus haut, jusqu’à l’étoile qui livrera éventuellement le secret de ce que j’ai voulu raconter.
Certains s’étonnent jusqu’à presque m’en vouloir d’avoir tourné le dos à mes périodes bleue ou rouge, d’avoir laissé s’envoler les couchants, les brumes ou les nuages. Ce n’est en aucun cas un reniement.
Seuls ceux qui ont entendu à 57 ans d’écart les mêmes 3 petites notes de musique pourront, sinon me comprendre, au moins essayer de ne pas me jeter la pierre.
Mon chemin n’est pas nouveau, c’est celui qui a commencé lorsque j’avais 17 ans, l’âge où paraît-il on n’est pas sérieux …
« Trois petites notes de musique
Ont plié boutique …
… Mais un jour sans crier gare
Elles vous reviennent en mémoire ... »
